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LYCEENS AU CINEMA / OUTILS PEDAGOGIQUES
     
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    ANALYSE DE SEQUENCE
    Loin des Yeux



    Cette séquence est placée au début du film ; elle permet de rendre plus consistante la relation entre les deux adolescents tout en mettant en valeur l'escalier, décor principal du film. Frédéric Mermoud joue ici sur l'espace d'une façon singulière en faisant dialoguer Rachel avec Hervé au moyen de son téléphone portable : le jeune garçon est présent par sa voix mais ne voit pas la situation concrète dans laquelle est placée Rachel et qu'elle cherche absolument à lui cacher.

    Plan 1 : la séquence s'ouvre sur un plan d'ensemble de l'immeuble, en contre-plongée. C'est le seul plan de tout le film où l'extérieur de l'immeuble est montré. Que ce plan, dont on pourrait penser qu'il sert à établir la référence du décor, ne soit pas placé exactement au début du film indique bien que l'accent est mis sur l'escalier en tant qu'élément de scénographie autonome. On note que l'axe de prise de vue permet d'insister sur la taille de l'édifice et de valoriser l'importance de l'escalier, dont on ne voit que des fragments sans aperçu sur sa taille réelle.














    Le plan 2 est un gros plan sur les mains de Rachel qui essore, avec des gestes énergiques, une serpillière dans un seau rouge. Avec une légère ellipse qui permet de dynamiser ce début de séquence, le plan 3 , très bref lui aussi, montre le balai et la serpillière nettoyant une marche. Le plan 4 abandonne les détails au profit de l'activité de la jeune fille dans le cadre ample de l'escalier. Les sons sont moins agressifs que dans les deux plans précédents. L'avancée de la caméra en travelling souligne l'aspect majestueux du décor, et par un mouvement demi-circulaire au niveau de la rampe inscrit parfaitement le personnage dans le décor.



















    Rachel reçoit un appel sur son téléphone portable. Cela lui fait arrêter sur le champ ses activités ménagères, avec une grande vivacité, comme si elle cherchait à s'en débarrasser au plus vite. On comprend au ton de sa voix, à la fois tendre et attentif, que, sans aucun doute, Hervé se trouve au bout du fil. Rachel répète sa question — “ Où j'suis là ? ” — en levant la tête, ce qui entraîne le passage au plan 5 . Il s'agit d'un plan rapproché sur Rachel expliquant qu'elle se trouve dans sa chambre. Le rapport contradictoire de la jeune fille à l'espace diégétique est ici parfaitement résumé par son hésitation et son mensonge : elle est, pour une part, tout à fait à sa place dans ce lieu familier et d'autre part, cherche à s'en extraire. On entend hors-champ un bruit de porte, pont sonore permettant de passer au plan 6 .








    Une femme d'allure un peu guindée ferme la porte de son appartement ; elle est accompagnée de sa petite fille et dit bonjour à Rachel. Le retour au cadrage sur Rachel, avec le plan 7 , insiste sur son malaise. La jeune fille se retrouve en effet prise au piège par la nécessité de répondre au salut adressé par la voisine, tout en cherchant à dissimuler sa situation à son ami. Le plan 8 reprend le cadrage de la fin du plan 6 , montrant en plongée la petite fille qui demande à Rachel si elle a vu “Pilule“, son cochon d'Inde. Cette situation permet d'insister sur la difficulté à répondre aux deux hors-champs sonore, celui d'Hervé et celui de la petite fille. Et c'est ainsi que le plan 9 , en contre-plongée, présente Rachel en train de répondre à l'enfant tout en prenant soin de poser son portable sur son épaule afin que rien ne filtre de la conversation : la réalité idéalisée de la rencontre amoureuse entre ici en conflit avec celle, beaucoup plus triviale, de la vie de l'immeuble, faite de corvées de ménage et de réponses à apporter aux problèmes de voisinage. Le plan 10 , qui reprend le plan 8 , montre rapidement la disparition de la petite fille, appelée par sa mère.









    Dans le plan suivant ( plan 11 ), Rachel, à nouveau tranquille, pour un temps du moins, peut reprendre sa conversation avec Hervé. Elle dit d'ailleurs, de façon symptomatique “ T'es là ? ”, comme pour insister sur la distance physique qui existe entre eux à ce moment. Le douzième plan, qui termine la séquence, présente un cadrage très serré sur le visage de la jeune fille, lui accordant un peu plus de solitude dans ce lieu ouvert où peuvent surgir à tout moment voisins et visiteurs importuns. Elle répond à la question posée par Hervé concernant son habillement et prétend porter un jean — alors que dans les plans précédents on l'a vue dans une autre tenue, plus sportive, adaptée au nettoyage de la cage d'escalier. Avant le récit final, la dissimulation est déjà, pour la jeune fille, le meilleur moyen de préserver une image idéalisée de la relation amoureuse.




    Plan 1

    Plan 2

    Plan 3

    Plan 4

    Plan 5

    Plan 6

    Plan 7

    Plan 8

    Plan 9

    Plan 10

    Plan 11

    Plan 12


    Comment commencer ? Le film de Frédéric Mermoud questionne avec une remarquable cohérence la notion de “début“, qui devient peu à peu un élément structurant du récit. Les recherches peuvent être menées dans plusieurs directions. L'intrigue amoureuse, d'abord, repose essentiellement sur les premières relations sexuelles. On notera ainsi les nombreuses occurrences de ce motif dans le discours des adolescentes (ainsi que la variété des tons utilisés) pour souligner à quel point il coïncide avec le thème du mensonge. Puisque franchir le pas est essentiel, on soulignera dans cette perspective l'importance des lieux et du décor. L'escalier apparaît comme un lieu de passage, un espace de transit. Pour pouvoir faire l'amour, les personnages doivent, comme la prof d'anglais, franchir la porte d'un appartement. La difficulté à traverser les seuils (Rachel ne parvient même pas à rentrer chez elle, le jeune couple n'entrera jamais dans la maison de Honfleur) peut évidemment être mise en rapport avec la douleur de la défloration (la question essentielle “ ça fait mal ? ” est présentée comme un cliché par les héroïnes elles-mêmes). Enfin, cette thématique semble trouver une sublimation littéraire à travers le personnage d'Hervé (décrit par le scénario original comme “ un lycéen de 17 ans au look littéraire, une sortie d'épigone d'Antoine Doinel avec écharpe et pull en V. ”). Faute de passer à l'acte, le jeune amoureux camoufle le sexe sous le texte mais trahit les enjeux de la substitution en ne lisant rien d'autre à sa petite amie que des premières pages. Si Le Mythe de Sisyphe de Camus est seulement résumé, plusieurs extraits sont identifiables, des Chants de Maldoror de Lautréamont à Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche en passant par Du côté de chez Swann de Proust, dont l'incipit — qui est aussi celui d'À la recherche du temps perdu — est emblématique de la littérature française. Une synthèse de toutes ces recherches permettra de conclure à l'impossibilité de l'accomplissement : les amoureux ne connaîtront pas leur première expérience sexuelle ensemble et Rachel restera seule dans sa cage. On doutera donc, avec elle, de la capacité d'Hervé à dépasser les préliminaires en analysant comme une métaphore — et un commentaire métalinguistique — sa remarque : “ J'ai toujours le sentiment que tu ne me lis que les premières pages. ” Pourquoi dès lors, ne pas poursuivre cette réflexion sur l'inachèvement par la lecture du célèbre Si par une nuit d'hiver un voyageur d'Italo Calvino ?

        



        


         
       
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