Constitué de mentions blanches défilant sur fond noir au son d'une voix off, le générique de fin de Chamonix abolit l'image au profit du règne sans partage du Verbe - mais d'un Verbe qui ne laisse pas d'être lui-même fort partagé. Son contenu dévoile en effet au spectateur un jeu subtil de distribution des rôles et de transfert de la parole. La liste des acteurs est classée par ordre d'apparition, celle des “auteurs“ de récits par ordre alphabétique : impossible de savoir qui parle pour qui, mais on remarque des récurrences de noms, ce qui suppose que certains racontent leur propre histoire, d'autres non (en fait, le dispositif est plus pervers encore puisque Dominique Gilliot, auteur et actrice, raconte à l'écran une histoire de Valérie Mréjen). On note que des membres de l'équipe technique sont acteurs, auteurs, ou les deux ; que la cinéaste, si elle réécrit les récits des autres, leur a aussi confié l'un de ses souvenirs personnels. On constate enfin un déséquilibre entre les listes de noms (9 acteurs, 8 auteurs), un blanc qui suscite une énigme : quel est le nom manquant ?
Les mentions matérialisent donc un double jeu sur le documentaire (l'ancrage dans le réel est assuré par l'identification de certains témoins) et la fiction (qui se glisse dans l'écart entre les listes), et soulignent le principe de superposition des voix (témoin, écrivain, acteur) qui fait de chaque récit un palimpseste, ce que confirme, d'une autre manière, le récit en voix off.
Cette voix est celle de l'acteur Bernd Richter qui raconte à nouveau, mais en allemand, l'anecdote de la lettre en chocolat. Il n'est pas difficile de comprendre qu'il s'agit de sa langue maternelle, ni de constater que son usage détruit la cohérence de l'assemblage énonciateur-récit (le souvenir d'enfance se déroule aux Pays-Bas). Resurgissant comme le texte effacé du palimpseste, cette “version originale“ constitue une nouvelle strate du récit. Elle offre également une alternative, l'occasion d'une comparaison qui permet de faire encore jouer le sens.
Entre la “VO“ et la VF, on note d'abord, rétrospectivement, des erreurs de traduction (“ école normale ” pour “ Grundschule ” qui signifie “ école primaire ”, “ blouse ” pour “ Bluse ” qui signifie plutôt “ chemisier ”), emblématiques de la logique idiolectale d'une réécriture qui inscrit dans le texte-portrait les traces de la parole lorsqu'elle est singulière. Puis de la VF à la “VO“, la disparition de mots et de phrases (soulignés dans le texte français ci-contre), correspondant surtout à des détails descriptifs, visuels : la suppression du mot “ spectacle ” (la “VO“ dit juste “ beim Anblick des weißen Kautschuk ” : “ à la vue de l'élastique blanc ”) semble confirmer le règne de la parole.
Enfin, déterminée par la durée du générique (la parole est elle-même soumise à l'écrit), la “VO“ est plus courte que la VF : elle s'arrête au milieu de l'histoire, semblant battre en brèche le principe de la chute en dénonçant son caractère aléatoire, et refuser une dernière fois, à défaut de la
clôture du récit, celle du sens - d'autant que la dernière proposition (en italique dans le texte allemand ci-dessous) est marquée à la fois par un lapsus, une incohérence syntaxique et une faute de grammaire. Sa traduction exacte serait en effet : “ […] j'ai décidé de lui acheter une lettre en chocolat qui [das] commençait avec son nom… avec l'initiale de son nom ”. La langue française est inapte à rendre compte de la confusion de genre dont témoigne l'emploi du pronom relatif, censé s'accorder avec le nom : “ das ” est neutre, et employé à la place de “ der ” puisque le nom “ lettre ” est en allemand masculin (der Buchstabe). On peut se contenter d'entendre dans cette confusion un écho aux troubles de la reconnaissance ou de l'interprétation qui parsèment les autres récits, et en faire le dernier symptôme d'une irréductible difficulté d'identification, de délimitation des contours. Mais la bifurcation de la proposition désigne aussi un point de butée, parce qu'elle engendre une répétition, celle du mot “ Name ” (“ nom ” et non “ prénom ”, alors que l'adjectif “ anonyme ”, accolé au mot “ cadeau ” dans la VF, a disparu de la phrase).
En ce lieu de la signature qu'est le générique, que vient signaler ce trouble autour du nom ? Première remarque : si on lit cette répétition comme une réponse à l'absence signalée d'un nom dans la liste des témoins, on ne sera pas surpris d'apprendre que ce nom manquant est celui de Mréjen, et que cette absence est elle-même la traduction d'une répétition (deux de ses souvenirs sont racontés par deux actrices différentes) - façon de marquer la présence de l'auteur par une lacune, un vide, un retrait qui serait sa marque de fabrique, sa signature (voir les ellipses dans les récits), de rappeler (en perturbant la logique de transfert des voix) que ce qui se dessine dans le tissu des paroles échangées est bien un autoportrait, mais en creux. Deuxième remarque : qu'est-ce que le nom sinon ce qui prétend l'identification possible, en inscrivant l'identité dans le langage, celui des autres, dont l'individu est ainsi dès sa naissance prisonnier ? Le point de butée ici, ce serait cette malédiction de l'origine (par la grâce de la langue allemande, dans laquelle le verbe clôt la subordonnée, le mot de la fin de Chamonix est “ anfing ”, qui signifie “ commençait ”) à laquelle on échapperait en inversant le mécanisme : en faisant parler les autres, en parlant à travers eux. Jean Eustache dans La Maman et la putain faisait dire à Jean-Pierre Léaud : “ Parler avec les mots des autres, voilà ce que je voudrais. Ce doit être ça la liberté ”.
L'histoire de la lettre en chocolat
J’avais 17 ans et j’étais à l’école normale aux Pays-Bas, et dans ma classe sur un banc devant moi y’avait une fille qui portait une blouse blanche. Je ne la voyais que de dos et je pouvais percevoir que son soutien-gorge était tenu par un élastique blanc fendu et un bouton cousu artisanalement. Pour comprendre mon étonnement, il faut savoir que j’ai été élevé dans une boutique où on vendait des corsets et des soutien-gorges et où la couleur dominante était le rose saumon. Il y avait des lacets de 10 mètres, des crochets, des baleines, et autre attirail. Voyant ce spectacle de l’élastique blanc, je suis tombé amoureux. Mais comme j’étais très timide, je ne savais pas comment le dire. Heureusement il y avait la fête traditionnelle de Saint Nicolas où on s’offrait des cadeaux anonymes, et j’ai donc décidé de lui offrir une lettre en chocolat correspondant à l’initiale de son prénom.
NB : La ponctuation est rétablie d’après la logique grammaticale et ne tient pas compte de la diction. Les passages en orange sont ceux qui ont disparu dans la version allemande, où ils sont signalés par des étoiles * . Les passages en vert signalent les problèmes de traduction : ce sont les traces de la langue allemande dans le texte. Les passages en Bleu isole la proposition finale commentée dans l’analyse.
Ich war siebzehn Jahre alt und war auf der Grundschule in Holland und in meiner Klasse auf der Bank vor mir saß ein Mädchen mit einer weißen Bluse. Ich sah sie nur von hinten und konnte bemerken, daß ihr Büstenhalten mit einem weißen Kautschuk befestigt war*. Um mein Erstaunen zu erklären müssen Sie wissen daß ich in einem Geschäft aufgezogen war, wo man Korsetts und Büstenhalten verkaufte und wo die allgemeine Farbe rosa war*. Beim Anblick* des weißen Kautschuk verliebte ich mich in das Mädchen. Ich war aber so schüchten daß ich nicht wußte wie ich ihr es sagen konnte. Zum Glück waren wir ganz in der Nähe von dem Nikolaus-Tag, wo man normalerweise sich* Geschenke macht und ich habe mich entschieden, ihr einem Buchstaben aus Schokolade zu kaufen, das mit ihrem Namen… mit dem Buchstaben ihres Namens anfing.