Novela
affirme, à chaque plan, son appartenance à un genre
particulier, le film criminel. Cest son horizon, et tenter
den ébaucher les limites est particulièrement
éclairant quant à lappréhension dun
terme omniprésent dans le paysage cinématographique.
Existe-t-il une matrice idéale ? Une charte ? Des préceptes
? Les formules du type « transcender les conventions
du genre » nont aucune portée si on les
profère pour reconduire le vieux mythe du créateur
individuel terrassant lhydre collective et poussiéreuse
: en effet, cest sous forme dun croisement dynamique
quil faut envisager ce rapport, en un processus perpétuellement
mouvant. Lidentité dune catégorie duvres
données se bâtit par des alliances entre éléments
thématiques et modaux : lorsque ces unions sont reconduites
sur une série importante de films, elles simposent
alors en codes, jusquà ce quune nouvelle coalition
ne vienne en modifier le système. De fait, loriginalité
dun apport, quil soit imité ou pas, sert moins
à enfoncer les portes de la norme générique
quà les rebâtir, puisque cette dernière
ne se conçoit que dans lévolution, sous peine
de se faner et de mourir.
Ce
constat permet dapposer sur un premier film un sceau déjà
déterminé par la reconnaissance dune configuration
: une série de contenus (situations : un braquage,
une planque, un règlement de comptes ; personnages :
des malfaiteurs ; détails figuratifs et fonctionnels :
revolver, cigarettes, nuit, ville) croise une suite de contenants
(une luminosité faible ; un goût prononcé
pour les filtres ; un cadrage resserré sur les corps et
les visages ; une composition dimage qui privilégie
le vide sur le plein), et cest parce que leur conjonction
évoque dautres films, où on la déjà
observée, que lon peut classifier le produit qui
en résulte. Examinons cette singularité : cest
parce que les héros sont des malfrats, cest-à-dire
ceux qui commettent le méfait dont la présence est
le germe du genre film noir, que lon peut désigner
Novela comme « film criminel » (par
opposition au « film policier » qui, lui,
se met du côté de ceux qui tentent délucider
le délit). Epouser le point de vue des malfaiteurs
ici, voyous, mais également psychopathe (Roberto Succo
de Kahn [2001]) ou policier corrompu (Bad Lieutenant de
Ferrara [1993]) implique dencourir les reproches
de complaisance, voire dincitation au mal qui, depuis les
frasques des Gangster Movies hollywoodiens des années 30,
entourent les films ayant pour option de ne pas cadrer des représentants
(institutionnels ou non) de la Loi. Cette adéquation est
primordiale pour la constitution de cette spécificité
générique qui a retenu, comme constante des circulations
diverses qui lont vue muer (western, film de guerre, mélodrame
se sont affiliés au film criminel), le motif de la fuite
et de la traque, lostracisme séant à ceux
qui ont fait de linfraction un mode de représentation.
Dans ces conditions, Novela se place dans un sillage, celui
de Melville, de Giovanni ou de Michael Mann, qui se concentre
sur lenfermement, soit limpossibilité du paramètre
de la fugue. Laliénation qui en résulte a
pour effet de retrancher les héros de toute participation
au monde et de jouer sur les seuls effets de limpuissance,
cette dernière allant de pair avec un éloge de lefficacité
fonctionnelle : la dextérité au tir de Montand dans
Le cercle rouge (Melville, 1971), comme, du reste, la minutie
avec laquelle De Niro prépare ses coups dans Heat
(Mann, 1997), se développent au sein de décors dun
dénuement abyssal. Ce terrain connu, ontologiquement tragique,
Anger louvre par la parole et la musique, dont le contenu
(des histoires de tatouage, de règlements de comptes, des
réminiscences de lère Soul, musique de la
Blaxploitation sil en est) met le genre en perspective.
Tarantino, dans Reservoir Dogs (1992) et Pulp Fiction
(1994), avait déjà joué sur cet effet quand,
après avoir introduit ses tueurs en costumes et lunettes
noires, il leur donnait à tenir dinterminables dialogues
portant sur des éléments dont la trivialité
(Madonna, les hamburgers, les séries télévisées)
savérait totalement représentative de larchétype
qui lédictait. Ainsi, en complétant cette
dimension sonore par une recherche de limage-référence
(voir « Critique du film ») capable de cristalliser
leurs potentialités, le cinéaste installe ses deux
criminels dans un univers de représentations. Cest
par les possibles déviances du classicisme attendu (passant,
entre autres, par lutilisation dune actrice, Bulle
Ogier, dont le registre de jeu évoque un cinéma-vérité
loufoque et authentique complètement en désaccord
avec le déterminisme du genre) quest introduite cette
nuance fondamentale entre la soumission aux règles et la
volonté dy échapper, entre le spectre et lêtre.
Cette inscription dimages-se-sachant-images est une donnée
fondamentale de tout un cinéma moderne ; en ce sens, Novela
sinsère dans un courant maniériste (travaillant
sur un style pour en faire ressortir lartifice), qui rappelle
que les mouvements par lesquels le genre se restructure sont aussi
des mouvements réfléchissants...