Il paraît impossible d’évoquer l’itinéraire de Ben sans faire référence aux hors-la-loi traqués dans les films noirs hollywoodiens, tels qu’ils apparaissent notamment dans Le Démon des armes (Gun Crazy, 1950) que regarde justement le reclus à la télévision. Si Cédric Anger rend en cette occasion un hommage insistant au film criminel, ses choix de mise en scène semblent condamner Ben à n’être qu’une pâle copie de modèles préexistants : aucune image du film de Joseph H. Lewis ne nous parvient ; seuls sont perceptibles des extraits de la bande son originale, en anglais, qui révèlent surtout la distance qui sépare le personnage de Novela des héros mythiques du cinéma américain. Les seules images télévisées aperçues par le spectateur sont finalement celles d’un dessin animé de Disney qui, contrairement au film noir, est présenté en version française. Tout se passe alors comme si Ben conservait l’inexpérience et la naïveté d’un personnage de cartoon ; le réalisateur, dans une note d’intention, ne décrit-il pas son personnage comme un “ petit homme ” qui “ a moins l’air d’un truand que d’un enfant qui montre les dents ” ? Pourtant, bien qu’il ne possède pas l’étoffe des (anti)héros, Ben parviendra à copier les figures mythiques du cinéma en reproduisant involontairement leur itinéraire tragique. Constatons que les passages du Démon des armes choisis sont ceux où le couple criminel paraît commenter la fin du court métrage de Cédric Anger. La séquence finale est ainsi programmée, tant pour Ben que pour le spectateur anglophone…

Bart : That man in the cashier’s cage didn’t think I was on the level. For a minute I thought he was gonna call the cops. [Cet homme derrière la caisse ne me trouvait pas très clair. Pendant une minute j’ai cru qu’il allait appeler les flics.]
Laurie : Well ? [Et alors ?]
Bart : But you can’t shoot a man just because he hesitates ! [Mais tu ne peux pas descendre un homme simplement parce qu’il hésite !]
Laurie : Maybe not but you can sure scare him off like the hotel clerk ! [Peut-être pas, mais tu peux au moins l’effrayer pour qu’il nous fiche la paix, comme le réceptionniste de l’hôtel !]
Bart : No, Laurie, I don’t… [Non, Laurie, je ne…]
Laurie : Oh, Bart, you know something ? [Oh, Bart, tu sais ?]
Bart : What ? [Quoi ?]
Laurie : I love you… [Je t’aime…]
[…]
Bart : You were gonna kill that man… [Tu allais tuer cet homme…]
Laurie : He’d have killed us if he’d had the chance… [C’est lui qui nous aurait tués, s’il avait pu…]


        On désigne généralement par caméo un rôle de figuration très court tenu par un personnage connu dont la présence furtive peut être interprétée par un commentateur averti comme un hommage, une signature ou une private joke du réalisateur du film. Novela nous propose en ce sens d’entrevoir un figurant dont la présence imposante est remarquable à plus d’un titre : derrière Ben, dans l’autobus, deux plans nous montrent un homme aux cheveux blancs lisant un journal.
Un peu plus tard, un examen attentif de la carte postale découverte dans le placard de l’appartement révèle le nom du destinataire et livre ainsi au spectateur l’identité du figurant en question : il s’agit de Jean Douchet, célèbre critique, cinéaste et codirecteur des Cahiers du cinéma entre 1959 et 1963. Le texte de la carte fournit, quant à lui, l’occasion d’un clin d’œil supplémentaire puisqu’en faisant référence à la photographie des chutes mexicaines d’Agua Azul du recto, il propose implicitement un - double - jeu de mots sur le nom de son destinataire : “ Tu vois, il n’y a pas que la baignoire-douche de ta maison qui est bouchée. Je t’embrasse ”. La signature, enfin, mérite d’être déchiffrée, puisqu’il s’agit de celle de Cédric Anger ! Tout en revendiquant la paternité de son film à l’intérieur de celui-ci (en entrant dans la fiction, comme Hitchcock, mais sous la forme minimale du caméo qu’est le paraphe), le réalisateur proclame ainsi sa filiation à l’égard d’une figure tutélaire, ce que vient réaffirmer un ultime indice : l’adresse supposée du destinataire de la carte est précisément celle de l’appartement du cinéaste au moment du tournage du film…



Malgré l’importance des références cinématographiques, nous devons remarquer que le film affiche d’emblée sa littérarité. Le titre choisi va en ce sens, même s’il demeure quelque peu mystérieux ; l’orthographe novela appartient en effet à la langue espagnole, tandis que la définition rapportée par le réalisateur lui-même (qui évoque plutôt les textes policiers publiés en feuilletons dans des magazines populaires) renvoie au monde anglo-saxon ; de fait, la novella est bel et bien en Angleterre et aux Etats-Unis un genre intermédiaire entre la nouvelle (short story) et le roman (novel). Longue nouvelle ou court roman ? La question n’est pas sans importance pour le film de Cédric Anger qui possède à la fois des caractéristiques du long et du court métrage.
La citation littéraire qui figure en épigraphe et annonce l’issue tragique (“ Oh, le mauvais air, cet air calciné, humide de sang ”) entretient elle aussi la confusion puisqu’elle est tirée d’un roman : Billy Bathgate a été publié par l’auteur américain Edgar Lawrence Doctorow en 1989. L’écrivain, né en 1931 à New York, a connu depuis les années 70 de nombreux succès d’édition, au point que plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma. The Book of Daniel (1971) est ainsi devenu Daniel pour Sidney Lumet en 1983, tandis que Ragtime (1975) a gardé son titre chez Milos Forman en 1981 ; il en va de même pour Billy Bathgate qui est sorti dans les salles en 1991 sous la signature de Robert Benton (coscénariste de Bonnie and Clyde d’Arthur Penn). Doctorow est considéré comme un spécialiste du “roman d’atmosphère“, dénomination qui permet avant tout de souligner l’éclectisme de l’œuvre et l’habileté d’un auteur virtuose, capable de mettre son talent au service de tous les genres et de tous les styles. Billy Bathgate constitue ainsi une incursion particulièrement réussie dans le gangster novel. Le héros éponyme raconte son histoire à la première personne, décrivant sa vie d’apprenti truand des années 30 et sa fascination pour le mafieux Dutch Schultz. Billy est davantage un témoin (voire un voyeur) de la violence qui l’environne qu’un acteur de celle-ci. Sa vie, où tout est concours de circonstances, n’en sera pourtant pas moins marquée par la fatalité.